Le Voyage-Art

Le voyage n’est pas simplement le fait de se déplacer géographiquement en un lieu éloigné. Il est aussi une course , un état hallucinatoire , ou une épreuve pour francs maçons. L’étymologie est plus révélatrice : viaticum ou provisions pour la route. Le voyage a toujours un départ , mais pas forcement une fin. D’ailleurs la fin du voyage c’est la mort, les autres fins n’étant que des arrêts momentanés avant de reprendre la route.
Si le voyage est banalement un art, en quoi l’art serait un voyage, et mieux, que serait l’expression artistique du voyage ?
Le voyage serait une évasion ; une condition de vie ; une recherche d’identité ; une quête de vérité ; une introspection. Mais quoi d’autre en relation avec l’art ?
Le voyage n’est pas un déplacement terrestre, il est aussi un rêve immobile. Et devient ainsi l’antichambre de l’art.

1) Voyage et évasion

Dans la société actuelle, avec la pression psychologique qu’elle impose, le voyage et le rêve prennent de l’importance dans la vie des individus. De plus en plus ils ont besoin d’échapper au quotidien : métro, boulot, dodo ; ou bien , famille, école, travail, hôpital, prison qui sont d’autres institutions d’enfermement à la Michel Foucault.

Dans le roman 1984 de George Orwell, la nature et les matières premières se font rares. Les forêts sont des espaces moins surveillés, et sans cette surveillance, les citoyens sentent peu la menace du Parti. Ce dernier punit ceux laissant paraître toute expression d’amour ou de liberté. La propagande est omniprésente : « la guerre, c’est la paix », « la liberté, c’est l’esclavage », « l’ignorance, c’est la force ». La nature est éloignée, difficile d’accès, voire détruite afin que le peuple ne puisse s’y ressourcer, ni se sentir plus paisible, plus libre, plus fort. Le peuple est sans cesse traqué, conditionné.

Aujourd’hui la publicité nous laisse espérer des évasions en des îles paradisiaques en nous disant : « partez en vacances sur les îles Maldives pour seulement 789€ ». Par la suite les institutions nous suggèrent de travailler plus pour gagner plus : et cela revient à 11 mois de dur labeur pour 2 semaines de vacances dans un hôtel, nouvel espace d’enfermement à rajouter à la liste de Michel Foucault.
Le peuple a beau partir aux îles Maldives, ou ailleurs pour s’évader, la société le retient et le force au retour à la norme. Elle l’empêche de prendre trop de liberté, elle lui accorde le juste peu pour le récompenser, pour lui donner un peu d’espoir.

George Orwell et Michel Foucault nous apportent une vision pessimiste de l’avenir.
Le voyageur ne part pas en vacances pour se reposer ou envoyer des cartes postales. Le voyageur jongle entre les populations, les cultures et les différences.

Tzetan Todorov, Nous et les autres La réflexion française sur la diversité humaine
« Dans notre existence quotidienne, les automatismes de la vie nous aveuglent : nous prenons pour naturel ce qui n’est que conventionnel, et l’habitude soustrait à la perception une multitude de gestes. L’étranger, lui, n’a pas cet handicap: ne partageant pas nos habitudes , il les perçoit au lieu de les subir; pour lui nous ne sommes pas naturels, car il procède constamment par comparaison implicite avec son propre pays, ce qui lui donne le privilège de découvrir nos manques, c’est-à-dire ce qui ne se voit pas. Cette lucidité particulière a été relevée depuis longtemps (c’est celle, des Persans à Paris chez Montesquieu)»

Art et voyage sont un échappatoire aux routines de la vie, un antidote à l’ennui. L’exploration du voyageur comme celle de l’artiste oblige un éveil continu qui favorise une meilleure perception de ce qui l’ entoure. La découverte évite l’a priori et fait resurgir l’essentiel. L’art est la lucidité de notre condition.

2) Voyage et condition de vie

Tzetan Todorov, Nous et les autres La réflexion française sur la diversité humaine
« Il ne s’agit pas d’une naïveté complète, d’une ignorance totale; bien plutôt d’un équilibre instable entre surprise et familiarité, entre distanciation et identification. Le bonheur de l’exode est fragile: s’il ne connaît pas assez les autres, il ne les comprend pas encore; s’il les connaît trop, il ne les voit plus. L’exode ne peut s’installer dans la tranquillité: à peine réalisée, son expérience est déjà émoussée; aussitôt arrivé il doit se préparer à repartir; comme le disait Segalen, il doit cultiver la seule alternance. C’est pourquoi peut-être la règle de l’exotisme a été convertie, très fréquemment, de précepte de vie en procédé artistique: c’est l’ostranenie de Chklovski ou la Verfremdung de Brecht (en français: la distanciation). »

L’ostranenie ou « étrangisation » désigne un procédé artistique utilisé dans la création d’une œuvre d’art par lequel la représentation d’un phénomène familier ordinaire fait ressortir un coté inattendu, imprévu comme si l’objet ou l’action étaient perçues pour la première fois, dans le but de provoquer une impression plus vive, plus expressive, inédite en faisant émerger quelque chose de singulier et d’étrange.L’étrangisation est l’un des facteurs moteurs du développement de l’art grâce à la destruction de clichés banals, l’étrangisation est liée à l’image artistique et au problème de la perception.

Pour un enfant autiste l’étrangisation lui est familier. Il a une façon d’appréhender le monde différente de la nôtre car il a un fonctionnement cognitif particulier. Il a de grandes difficultés à appréhender les symboles, or le fonctionnement de la société est régi par des symboles.

Art, voyage, rêve et imaginaire sont étroitement liés. L’art est une vision du monde, il est l’émerveillement de notre entourage. Et comme le dit si bien Bergson « le monde est et n’est rien que notre interprétation».

3) Voyage et identité

Ce n’est pas nous qui faisons le voyage, mais c’est le voyage qui nous fait.
Nicolas Bouvier, L’usage du monde
« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, on vous défait. »

Etant née de deux cultures différentes qui m’ont bien sûr influencée et écartelée, et fille d’un voyageur, je n’ai cessé de voyager. Quelques années par ici en France, quelques années tout là-bas à Hong Kong ou en Nouvelle Calédonie, quelques années par là en Amérique du Sud. Le changement d’environnements et de personnes faisait partie de ma vie. Et si j’ai voulu faire de l’art c’est pour mieux rechercher mon identité et pour mieux trouver ma place dans la foule des Hommes. Il est difficile de gérer l’interaction entre le « nous », appartenance à un groupe social-culturel, et les « autres », le reste du monde. Ou mieux encore entre diversité des peuples et unité de l’espèce humaine.

Le voyageur, quant à lui, est un funambule en quête d’étonnement et de novation. Au delà de l’enrichissement du rapport humain, il construit son identification. Mais sa boulimie empêche tout enracinement et le rend insatiable.
Comme l’artiste, le voyageur fait de son perpétuel déséquilibre sa force et sa richesse afin de nourrir son projet de vie, ou de nourrir son œuvre.

Tzetan Todorov, Nous et les autres La réflexion française sur la diversité humaine
« La formule de Rousseau à propos du voyage philosophique était la suivante: observer les différences pour découvrir les propriétés. Il y aurait donc deux facettes du voyage philosophique: humilité et orgueil; et deux mouvements: les leçons à prendre et les leçons à donner. Observer les différences: c’est un travail d’apprentissage, de reconnaissance de la diversité humaine. Telle est la vertu du voyage selon Montaigne: il nous offre le meilleur moyen de « frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui » (Essais, I, 26, p.152); et même si, pour Montaigne comme pour Michaux plus tard, le but est de se connaître soi-même, le voyage n’en ai pas moins indispensable: c’est en explorant le monde qu’on va le plus au fond de soi. »

Dans mes travaux sur le portrait j’ai été confrontée à un individu avec son identité mais aussi avec son anonymat. On peut puiser son identification avec l’identité qui vient du « nous », et en même temps se diluer dans tout les apports d’identité extérieurs véhiculés par les médias ou la consommation.

4) Voyage et Vérité

Jack Kerouac, Sur la route
« Je m’éveillai quand le soleil se mit à rougeoyer ; et ce fut la seule fois de ma vie qu’aussi nettement, moment étrange entre tous, je ne sus plus qui j’étais — j’étais loin de chez moi, obsédé et épuisé par le voyage, dans une chambre d’hôtel minable que je n’avais jamais vue, écoutant le chuintement de la vapeur au-dehors, et les grincements des vieilles boiseries de l’hôtel, et des pas au-dessus de ma tête, et toutes sortes de bruits sinistres ; je regardai le haut plafond craquelé et réellement je ne sus plus qui j’étais pendant près de quinze étranges secondes. Je n’étais pas épouvanté ; j’étais simplement quelqu’un d’autre, un étranger, et ma vie entière était une vie magique, la vie d’un spectre. »

Jack Kerouac est un voyageur écrivain, artiste voyageur. Ses expériences personnelles, ses voyages ont écrit ses romans. Ecrire est sa « tâche essentielle », « la raison de ma présence au monde ». L’extrait ci-dessus exprime bien la première sensation du voyageur. Lorsque l’habitant devient voyageur, il quitte tous ses repères, son foyer, ses habitudes, pour se laisser envahir pas l’inconnu. Toute l’expérience du voyage ne devient alors qu’une expérience de sensation. Le voyageur se mesure à l’inconnu, il se laisse prendre jusqu’à ce que sa nature resurgisse et reprenne le contrôle

La Beat Génération est née de la rencontre en 1942/43 entre Kerouac, Ginsberg et Burroughs. Les beats étaient ces voyageurs du rail, vagabonds des wagons de marchandises qui se déplaçaient aux USA depuis le XIX° siècle (lire Jack London).Beat pour les jazzmen noirs était une manière de traverser la vie. Mais pour Kerouac, qui inventa le label, être beat c’est être foutu, exténué, écrasé par ce monde trop vaste. Beat renvoie aussi à la béatitude, à la disponibilité qui ouvre une nouvelle perception du monde.

Le voyage est alors une errance initiatique en quête de la vérité.

5) Voyage et introspection

Dans le Bouddhisme, le mandala est un schéma concentrique représentant l’univers. Mais il est surtout un support de méditation, servant à la représentation de notre nature profonde. Il a pour fonction de favoriser le voyage introspectif au centre de notre être.

Le voyage est surtout une quête de soi-même, car prendre la route c’est refuser la norme ou la place que la société nous oblige. C’est une fuite pour mieux nous recentrer. Le voyage est propice à une introspection pour rechercher une ouverture, une échappée, un nouvel élan régénérateur.

Andrei Tarkovski, Le Sacrifice
« Celui qui trahit une seule fois ses principes perd la pureté de sa relation avec la vie. Tricher avec soi-même, c’est renoncer à tout, à son film, à sa vie. »
« L’image n’est pas une quelconque idée exprimée par le réalisateur, mais tout un monde miroité dans une goutte d’eau »
Les personnages de Tarkovski traversent des épreuves de l’ordre du surnaturel et du métaphysique, à la recherche de la Vérité et de la Pureté. Dans Stalker, la Zone (endroit mystique ou pouvaient se réaliser tous les désirs des hommes) est vu comme l’incarnation de l’Absolu. Et tout comme Stalker (le passeur), Tarkovski tente de viser avec sa logique poétique la foi en l’Absolu. Tarkovski exprime à merveille le désir humain de se dépasser. Ses personnages sont prêts à tout pour atteindre l’Au-delà, ils sont prêt à prendre des risque dans leur itinéraire.
Le voyage est l’itinéraire nécessaire pour atteindre sa foi, sa vérité, et c’est en se dépassant que le voyage nous conduit à l’épanouissement, à l’Absolu, à l’Art.

Le voyageur géographique et le voyageur introspectif procèdent du même mécanisme: ils observent les différences. Et qui plus est, ces deux voyages sont en interaction en s’enrichissant mutuellement

Epilogue

Le voyage est une pérégrination artistique, l’art est un cheminement transversal.

Au cours du voyage, le rêve et l’imaginaire surgissent. On redécouvre l’essence des choses sous ses différents aspects, notre âme se fond avec sa matière, l’esprit se libère et occupe toute l’infinité. C’est une sensation de liberté.

S’abandonner à la loi du hasard. Il faut voyager avec lenteur pour laisser place à tous les hasards. L’abandon aux choses est une attitude de création artistique, il s’agit de suivre et d’épouser le courant vital. C’est cette disponibilité pour explorer une nouvelle perception du monde qui est une condition nécessaire à la nouveauté artistique.

Dostoïevski, « Si l’artiste existe c’est parce que le monde n’est pas parfait » , « seule la beauté peut sauver le monde »

Le voyage pour échapper à toutes les oppressions.
Et l’art pour sauver le monde.

Marjorie Brunet Plaza

Mai 2008